Amiens SC : Lettre ouverte à Nathalie Boy de la Tour


Dans le contexte actuel, la rédaction du 11 Amiénois a tenu à vous offrir un espace de parole. D’ici l’Assemblée générale de la LFP, qui doit encore voter la relégation de l’Amiens SC en Ligue 2, nous vous proposons de publier votre article sur notre site. La toute première lettre est signée Clément, supporter de l’Amiens SC depuis 30 ans.

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Lettre à Madame Nathalie Boy de la Tour, présidente de la Ligue professionnelle de football

Madame la Présidente,

J’avais une dizaine d’années dans les années 1990. Enfant d’une petite commune de la Somme, je rêvais de foot, comme tous les autres. Si nous nous divisions entre Lens, Marseille ou Paris pour ce qui concernait l’élite, chacun s’accordait toutefois sur l’Amiens SC pour le reste. Il n’y avait que les gamins comme moi pour rêver du jour où Amiens accèderait à l’élite, à la D1, aux projecteurs et aux grandes rencontres.

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Que de patience il nous fallut !

Je me souviens de ces soirées palpitantes de Coupe de France quand, à la faveur d’un exploit ou d’un tirage favorable, les blancs et noirs venaient titiller l’impossible en grignotant les mollets des grands. Pour le reste, l’ordinaire du ventre mou de la D2 nous donnait parfois l’illusion d’une possible accession. Seulement l’illusion.

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Puis, il y eut la descente en National, au tournant du siècle. Une rétrogradation sans vague, sans souffle, sans frustration. Nous avions appris à regarder en bas. C’est pourtant à ce moment qu’une étincelle nous fit subitement comprendre que nous pouvions soutenir notre équipe sans rougir. Pour la première fois, le gamin que je n’étais plus vit des milliers d’Amiénois s’époumoner au Stade de France et blanchir de bonheur un virage entier. Et l’on se souviendra de la moustache de Denis Troch, des Sampil, des Duchemin, des Ewolo et de tous ceux qui firent les belles heures d’un stade tout neuf et désormais converti.

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Si l’histoire du club s’était enrichie, ce n’était toutefois pas encore d’un trophée. Et cette finale de coupe de France 2001 inaugura une décennie de frustrations, de malchance et d’exploits incomplets. Il y eut en 2007 cette montée manquée à un point, ce sentiment d’injustice de voir l’équipe strasbourgeoise disposer trop souvent de matchs décalés. Il y eut cette demi-finale de coupe en 2008, face au PSG. Une finale accessible, un match équilibré, et ce tir de Fiorèse arrêté sur la ligne dans les dernières secondes alors que, dans la tribune Nord, nous avions déjà les bras levés. Il y eut enfin 2009. J’étais à Boulogne-sur-Mer ce soir de printemps quand, à l’issue d’une véritable humiliation, le gouffre du National s’ouvrait in extremis avec un total de point jamais atteint pour un relégué.

Il fallut patienter, aller chanter sous la pluie un soir de défaite face à Pacy-sur-Eure. Se dire que la Ligue 2 était possible. Le gamin des années 1990 qui pensait à l’élite pour son club était devenu trop grand pour croire aux contes de fées. Au fil des années, l’accession ressemblait davantage à une idée qu’à un espoir. L’enlisement permanent, les trop rares coups d’éclat avaient dissipé la perspective de la montée. Comme tant d’Amiénois, j’étais néanmoins à la Licorne dès que possible. Et Pelissier. Et Gurtner. Et Monconduit. Et Bourgaud. Bourgaud. 96ème minute.

Le 19 mai 2017, j’étais à Reims, comme des milliers d’Amiénois. Je le devais au gamin des années 1990. Cette 96ème minute restera gravée dans les cœurs et les mémoires de tous les supporters qui firent trembler Delaune ce soir-là. Dans ces quelques instants où l’on s’oublie, après que la chaussure droite de Bourgaud eut fouetté le cuir, j’ai vu couler les larmes de la quasi-totalité des spectateurs de ma tribune. Quand j’eus enfin recouvré mes esprits, je m’aperçus que, moi aussi, je pleurais. Comme un gamin.

Face aux drames du monde, le football est ridicule. Comment onze types tapant dans un ballon peuvent-ils susciter tant de passions, au point d’engendrer un modèle économique irréel, permettant à certains de gagner des sommes inconcevables ? C’est un mystère. Peut-être est-ce parce que le football est l’une de ces petites parcelles de bonheur que la vie nous octroie. Parce que des hommes et femmes s’y retrouvent ensemble, sans distinction ni questions, autour de valeurs communes, mais aussi de souvenirs communs, quand bien même ils ne se connaîtraient pas.

L’Amiens SC est arrivé tout en haut du rêve. Ce club nous a donné une raison supplémentaire d’être fier de notre ville. Et pourtant. Tant d’heures stériles à refaire les matchs, à pester contre les choix d’un entraîneur ou l’absence de lucidité d’un attaquant. Tant de dépit face à la relégation ou l’accession ratée, à la défaite au Stade de France ou en 32ème de finale. Mais c’est le sport. « C’est le football ».

Mon histoire est celle de tant d’autres supporters de l’ASC et de bien d’autres équipes. Ce sont tous ces souvenirs, cet attachement à des couleurs et ces rêves qui font la beauté de ce sport. Votre sport.

Choisir de reléguer l’Amiens SC en Ligue 2 à dix journées de la fin de la saison procède d’une autre logique. Je pourrais vous faire la démonstration que ce choix est non seulement injuste mais également profondément illogique. Vous connaissez tous ces arguments, qui semble-t-il ne pèsent guère.

L’Amiens SC n’est pas un « grand », dont le sort serait susceptible de déchaîner la polémique dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Les répercussions de votre décision resteront évidemment strictement locales, et vous le savez. Quoi de plus logique, finalement, que notre club descende en L2 ? Combien étaient-ils d’ailleurs à attendre ouvertement cette relégation au profit d’un « vrai club » ?

Cette décision n’en reste pas moins une trahison.

Comme tant de clubs de France, l’Amiens SC s’est battu avec de bien faibles armes pour faire briller son maillot. Rien n’a été offert à cette équipe. Nous aurions pu attendre que les résultats du terrain soient seuls juges de l’engagement de nos joueurs et de la ferveur de nos tribunes. N’est-ce pas la nature du football ? Quelle tristesse de constater que l’équité sportive se trouve soudainement remplacée par quelques arrangements de couloirs.

Nous aurions pu accepter les défaites. Nous aurions pu supporter les humiliations. Nous aurions pu comprendre la relégation sportive. Nous ne pouvons admettre le vol pur et simple de notre rêve. Votre choix trahit tous les gamins qui soutiennent ou soutiendront une équipe de football. Il trahit surtout les valeurs du sport que vous êtes censée défendre.

L’épidémie de Covid-19 nous place dans une situation exceptionnelle. Elle ne nous oblige en aucun cas à ajouter l’injustice à l’impuissance. Il n’est pas trop tard pour faire le juste choix.

Je vous prie d’agréer, Madame la présidente, l’expression de mes salutations les meilleures.

Clément, un supporter de l’Amiens SC

Vous pouvez, vous aussi nous envoyer votre lettre par mail : contact@le11amienois.fr 

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2 Commentaires

  1. Rein a ajouter. Tout a été dit dans ce message simple, quelque peu larmoyant mais rien en supplément. Que la ministre agisse en son âme et conscience…Allez Amiens !

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