Spécialiste en préparation auprès de sportifs professionnels, Franck Blondeau qui a notamment travaillé avec Jordan Lefort la saison dernière – nous livre les clés pour bien aborder un sprint final avec la pression du résultat. Entretien. 

Franck Blondeau, beaucoup d’entraîneurs parlent de l’aspect mental à cet instant de la saison, mais pourquoi en parler plus aujourd’hui qu’à un autre moment ?

Peut-être parce qu’il y a des enjeux. On est à une période de la saison où il va y avoir des conséquences sportives, que ce soit pour la montée ou le maintien. A partir du moment où il y a un peu plus de pression, il y a un peu plus de stress pour certains joueurs ou entraineurs. Donc à partir de là, le mental, la capacité à gérer la pression, à rester concentré sur les matches importants, c’est essentiel dans la performance et notamment dans la réalisation des objectifs.

Donc c’est naturel d’aborder les matches différemment entre le début de saison et ceux de fin de saison avec un enjeu concret ?

Le travail mental et la préparation mentale c’est justement de ne pas accorder plus d’importance à un match qu’à un autre. C’est être capable de se focaliser sur les ingrédients qui vont être mis en oeuvre pour atteindre l’objectif de résultat. On axe plus la concentration sur les processus à mettre en oeuvre et les ingrédients qu’il va falloir intégrer pour être performant. Je dirais que certains entraîneurs et joueurs vont donner plus d’importance à un match parce qu’on arrive à échéance de la compétition et que les matches décisifs.

Est-ce une erreur, une façon de se rajouter une pression supplémentaire, d’appréhender les choses de la sorte ?

Ce n’est pas une erreur, parce que chacun peut appréhender les matches différemment, et certains joueurs vont réussir à se sublimer avec ces matches importants. D’autres seront plus inhibés et plus impactés par le stress, ce qui fait que chaque joueur réagit différemment. Le travail mental, c’est faire abstraction de l’enjeu et rester concentré sur le jeu et sur les éléments que l’équipe peut mettre en oeuvre pour être performante et gagner. Il n’y a pas de recette miracle, et l’important c’est de bien cerner le profil de son équipe, de ses joueurs pour avoir un discours qui leur permet d’être performant et d’optimiser leur potentiel. Si on a des joueurs un peu stressés ou qui ont du mal à se libérer, on va peut-être avoir un discours pour les rassurer ou les valoriser. Pour d’autres, qui ont besoin d’enjeu et de pression, on va davantage s’appuyer là-dessus pour les amener à performer.

Christophe Pélissier parle souvent de rester focalisé sur ses performances et sur les choses que l’on peut maîtriser, c’est avec cette idée que vous travaillez ?

Exactement ! Le fait de se focaliser sur ce que l’on peut contrôler permet de ne pas dépenser d’énergie et d’influx nerveux sur des choses extérieures sur lesquelles on n’a aucun contrôle, comme les résultats des autres équipes. Il faut réussir à concentrer toute son énergie et sa concentration sur ce que l’on peut mettre en oeuvre. Je dis souvent que le plus souvent ce sont les moyens et se focaliser sur les moyens que l’on va mettre en oeuvre pour être performant, que ce soit sur le plan technique, athlétique ou même stratégique. Le résultat, c’est la conséquence du travail mis en oeuvre. Parfois, il y a des athlètes qui dépensent beaucoup d’influx sur des événements extérieurs et ils piochent dans leur capital énergétique, ce qui les empêche d’avoir l’énergie nécessaire sur ce qui dépend d’eux et ce qu’ils vont devoir mettre en oeuvre.

Souvent on peut penser que le préparateur mental prend une partie du pouvoir de l’entraîneur sur le groupe, alors qu’il vient pour apporter une plus-value et travailler en concertation avec l’entraîneur.

Est-ce qu’il y a des moments privilégiés pour une intervention d’un préparateur mental, ou est-ce que c’est un travail de longue haleine ?

Je pense que le travail doit être fait en amont sur le plan collectif avec accord de l’entraîneur. Souvent on peut penser que le préparateur mental prend une partie du pouvoir de l’entraîneur sur le groupe, alors qu’il vient comme le préparateur physique, comme l’entraîneur adjoint ou l’entraîneur des gardiens. Il vient pour apporter une plus-value et travailler en concertation avec l’entraîneur. Je pense que si c’est fait que ce soit sur le plan collectif ou individuel selon les besoins des joueurs, ça peut parfois éviter d’arriver à certaines situations de crise ou de problèmes de cohésion dans le vestiaire. Parfois, le préparateur mental est considéré comme le pompier de service alors que s’il y avait un travail en amont qui était fait, certains clubs éviteraient les problèmes, aussi bien dans le vestiaire que sur le terrain.

Comme pour tout rôle, ça nécessite de bien définir les tâches et les champs de compétence…

Exactement. Je pense qu’il y a vraiment un besoin de communiquer sur cette profession même si c’est en train de se démocratiser et qu’on en parle de plus en plus. C’est un travail d’expertise qui permet vraiment d’optimiser. Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’aspect technique, tout le monde travaille un peu de la même façon l’aspect tactique ou stratégique, et on parle toujours de mental comme paramètre important mais il n’est pas attribué à quelqu’un qui va pouvoir travailler sur cet aspect-là. C’est ça qui est dommage. Je pense que les mentalités sont en train de changer, et il faut encore un peu de temps pour communiquer, comprendre ce que l’on fait, la place que l’on a dans un staff, le travail de loyauté avec l’entraîneur. Il y a tout ça qui est en train de se développer et qui demande du temps.

Avoir une équipe qui joue avant ou après, ça peut influer sur la manière dont on aborde un match ?

Je pense qu’à partir du moment où l’équipe est bien concentrée sur son match et son plan d’action, si elle est bien mobilisée sur son objectif, ça ne va pas l’impacter. Par contre, humainement, les joueurs regardent les résultats des autres et peuvent être parfois parasités par une obligation de gagner ou de ne pas perdre par rapport à un concurrent direct, ce qui fait que mettre les deux dernières journées au même horaire pour tout le monde permet de garder une équité sportive.

Avoir déjà rempli son objectif, comme Strasbourg par exemple, ça change quelque chose dans l’approche d’un match ?

A partir du moment où on est compétiteur, on doit jouer dans l’esprit. Ensuite, être bon ou pas, c’est autre chose. On doit être dans l’esprit, donner le meilleur de soi-même en ne lésant aucune équipe. Certains joueurs sont plus performants quand ils sont libérés et détachés de l’objectif et sont meilleurs quand il n’y a plus d’enjeu, ou du moins d’obligation de résultat.

Il faut encore un peu de temps pour que l’entraîneur mental fasse partie intégrante d’un staff et que ça soit pleinement entré dans les mœurs ?

Je pense, oui, comme on l’a fait il y a quelques dizaines d’années avec les préparateurs physiques. Les entraîneurs s’occupaient de la préparation physique et on s’est rendu compte que le travail athlétique était un travail spécifique qui demandait beaucoup de temps. Aujourd’hui, tous les clubs professionnels, et parfois amateurs, ont des préparateurs physique. Le travail mental, quand vous avez un groupe de vingt ou vingt-cinq joueurs à gérer, avec des personnalités, des profils et des besoins différents, je pense que c’est intéressant qu’il y ait une personne pour gérer cet aspect. Le but c’est de permettre à l’entraîneur de mieux communiquer et de mieux appréhender son groupe. Un préparateur mental n’est pas juge et parti. Ce n’est pas lui qui fait l’équipe, et je me positionne toujours comme quelqu’un de neutre pour permettre à un athlète de pouvoir s’exprimer librement et extérioriser tout ce qu’il ressent, que ce soit de la frustration ou parfois des appréhensions. S’exprimer c’est quelque chose qui aide parfois le joueur à se libérer et se sentir bien.

On a le sentiment d’avoir épuisé beaucoup chose dans la préparation physique et tactique, c’est maintenant le mental qui peut faire la différence dans les petits détails ?

L’entraîneur de l’équipe de France de handball féminine qui a gagné des titres récemment disait que le vingt-et-unième siècle sera mental, et je partage complètement cette idée. Si on veut aller vers une optimisation de la performance, ça passe par des détails, et on sait que l’humain a ses travers, parfois des émotions négatives et des difficultés, et je pense que si on donne plus d’importance encore à l’humain, notamment par un travail spécifique parce que la préparation mentale ce n’est pas qu’un échange, c’est aussi un travail avec des techniques pour optimiser sa confiance, sa concentration et sa gestion émotionnelle. Plus on donne de l’importance à l’humain, plus on ira vers une optimisation des performances.

Tous propos recueillis par Romain PECHON et Adrien ROCHER

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