Amiens SC : Bernard Joannin assume « complètement la défaite » et repart « d’une feuille blanche »

Sa prise de parole était très attendue. Un mois et demi après l’officialisation de la relégation de l’Amiens SC en National (Ligue 3), Bernard Joannin tenait une conférence de presse ce mercredi matin. L’enjeu était double : faire le bilan d’une saison écoulée et ratée à bien des égards, et surtout présenter le nouveau projet du club.

Bernard Joannin tente un (timide) mea-culpa

Avant de se prêter au jeu des questions-réponses, Bernard Joannin a amorcé sa prise de parole par un long propos préliminaire. Nous avons choisi de vous le retranscrire dans sa quasi-intégralité :

« J’ai choisi de faire un retour rapide sur ces 15 ans à la tête de l’Amiens SC. Rassurez-vous, ce sera très court. Quand je suis arrivé, j’avais de grandes ambitions. Je me disais que je pouvais adopter dans le football les méthodes mises en place dans mon entreprise. J’ai dû revoir mes ambitions de manière drastique les premières années. Le monde du football est spécial. J’ai eu beaucoup de choses à apprendre. Pendant cinq ans, j’ai un peu galéré. Comme j’avais galéré au début avec mon entreprise.

Dans le football, il a fallu que j’apprenne beaucoup, et j’apprends encore. Malgré cela, nous avons su faire venir des gens de qualité au club : John Williams et Christophe Pélissier. Deux personnes centrales qui ont permis au club d’accéder au plus haut niveau. Ce que le club n’avait jamais réussi, ce qu’aucun Amiénois n’espérait. Le club est resté trois ans en Ligue 1 et de nombreuses années en Ligue 2. Cela lui a permis de se structurer, de s’organiser, de créer un centre de formation de qualité et performant. Tout cela, ce sont des éléments très positifs. »

« Nous avions des individualités, pas une équipe »

Le président de l’Amiens SC est ensuite revenu sur le traumatisme de la relégation :

« Comprenez notre déception par rapport à la dernière saison. J’assume totalement cette défaite. En début de saison, si on m’avait interrogé sur les capacités de cette équipe, j’aurais répondu de façon positive. Malheureusement, nous avions des joueurs individuellement performants, mais nous n’avions pas d’équipe. L’état d’esprit n’était pas là. L’envie de gagner n’était pas là. J’en assume une partie de la responsabilité. J’aurais peut-être dû être plus présent. Du fait de mes activités, c’est mon président-délégué (Christophe Duprez, ndlr) qui gère le club au quotidien.

J’ai pensé qu’il ne fallait pas s’appesantir sur cette défaite, mais qu’elle devait être une leçon pour repartir sur de bonnes bases. Des bases empreintes de valeurs, ce qu’on avait perdu. Est-ce une sorte d’embourgeoisement ou de la négligence ? Je ne sais pas. Le club avait perdu, je pense, ses valeurs d’abnégation, de travail et de combativité. J’ai pris la décision d’arrêter la collaboration avec John Williams. Nous avions travaillé 11 ans ensemble. John a fait des choses magnifiques et il a eu des échecs. La vie est faite, pour tout le monde, de victoires, de déceptions et d’échecs. »

Un vent de fraîcheur et la réalité financière

Pour ouvrir ce nouveau chapitre, le président mise sur le changement, tout en alertant sur la crise des droits TV qui frappe le football français :

« J’ai voulu apporter de la fraîcheur, et Lucas (Clément) l’apporte. Pour la première fois depuis 15 ans, nous allons commencer la préparation avec une équipe au complet. C’est une bonne performance. Quant aux ambitions de cette équipe, je vais laisser le coach les exprimer. Il y a plein de choses en train de bouger au sein du club, au niveau du management ou du centre de formation.

Il y a des changements par obligation financière, en raison de l’état du football français. Cela ne concerne pas que l’Amiens SC. Nous sommes le seul pays en Europe « privé » de droits TV. Quand nous étions en Ligue 1, nous touchions 20 millions d’euros de droits TV. Cette année, Angers a eu 5 millions d’euros. Nous devons gérer une entreprise dont les revenus de cette branche ont diminué de 300%. C’est très complexe à organiser. »

L’appel du pied aux collectivités locales

Malgré ce contexte morose, Bernard Joannin s’est voulu rassurant avant le passage fatidique devant le gendarme financier du football, tout en demandant un soutien des collectivités :

« Nous allons passer devant la DNCG le 30 juin. Comme d’habitude, malgré les difficultés financières, je pense que nous allons apporter les garanties nécessaires. J’ai demandé à Amiens Métropole son aide pour le centre de formation. Je compte vraiment sur leur soutien, qui est absolument nécessaire. Le centre de formation est quelque chose de formidable. J’ai toujours été en faveur de la formation et je souhaite le rester. Les pouvoirs publics doivent aider le club à survivre dans ces moments difficiles. Tant que le club aura besoin de moi, je serai là. Il est certain qu’un jour ou l’autre, quelqu’un prendra la suite. En attendant, je suis le président et c’est mon rôle d’assumer les choses. »

Bernard, vous avez évoqué les leçons à retenir de la saison dernière. La leçon principale n’est-elle pas d’avoir un directeur sportif présent au quotidien et non en distanciel la majeure partie du temps, afin d’être au plus près du staff technique ?

C’est top ! Je peux voir la différence avec John (Williams), sans pour autant le critiquer. C’étaient les termes de son contrat. C’est quelqu’un de très habile pour dénicher des joueurs de qualité. Il a fait venir des joueurs qu’on n’aurait jamais espéré voir ici, comme Serhou Guirassy, qui a ensuite été meilleur buteur de la Ligue des champions. Il y a eu des tas de joueurs intéressants.

Maintenant, il y a une vraie différence avec un responsable sportif présent au quotidien. J’ai l’impression que Lucas (Clément) est là depuis des années. Cela change tout, et c’est précisément ce que l’on voulait avec Christophe (Duprez). On repart d’une feuille blanche. C’est facile à dire, mais c’est la vérité. Vous allez vous en rendre compte dans le fonctionnement du club. Cela passe par le fait d’être plus proche de vous (la presse, ndlr) et des supporters. Il faut parler davantage de sportif.

Quel est le budget de l’Amiens SC pour la saison à venir ? Êtes-vous toujours dans l’obligation de vendre pour équilibrer les comptes ?

La difficulté financière est toujours là. Nous avons d’importantes ventes à réaliser sur cette fin de saison, qui se clôture dans trois jours (le 30 juin, ndlr). Le mercato restera ensuite ouvert jusqu’au 30 août. Les choses sont assez simples : les joueurs qui évoluaient en Ligue 2 ne souhaitent pas rester. C’est à leur agent de trouver des clubs qui désirent les intégrer à leur effectif et de verser une indemnité de transfert à Amiens.

Nous devrions boucler le budget pour cette saison de Ligue 3 (à hauteur de 7 à 8 millions d’euros, ndlr). C’est difficile parce que le club possède des structures importantes. La masse salariale sera très réduite cette année, mais nous avons un centre de formation, beaucoup d’équipes de jeunes, une équipe féminine… Cela représente de nombreux éducateurs et personnels administratifs. C’est une véritable entreprise. Nous sommes un club professionnel qui doit évoluer en Ligue 2. Bien sûr que c’est l’ambition du club, mais ce ne sont pas les paroles qui vont nous permettre de remonter. C’est le travail.

Qu’allez-vous dire devant la DNCG pour passer sans encombre ?

La DNCG n’attend qu’une parole de ma part : est-ce que l’actionnaire va faire face à ses responsabilités ? Je vais à cette DNCG serein. Il y a encore certains transferts à faire. J’espère qu’ils nous feront confiance. Le club a toujours été bon vendeur de ses joueurs de qualité. On a pas mal de joueurs en partance, les choses vont se faire tranquillement.

Dans mes entreprises, j’ai toujours été confronté à des problèmes, mais j’ai toujours essayé de les transformer en opportunités d’évolution. On ne fait pas une révolution. On était un peu gras et pas très habiles ; on est devenu sveltes, souples et rapides (sourire). Il faut bien un peu d’humour de temps en temps.

Avez-vous dû puiser dans vos réserves personnelles pour équilibrer le budget ?

Malheureusement, oui. Mais ne le dites pas à ma femme !

L’Amiens SC va découvrir un nouveau championnat, la Ligue 3. Que pensez-vous des décisions prises par la Fédération française de football (FFF) pour en faire un vrai championnat professionnel ?

Je vais être clair : dans le monde du football, le modèle économique n’existe pas. Y compris au plus haut niveau, hormis pour les clubs qui jouent les Coupes d’Europe. En dehors de cela, il n’y a plus de modèle économique en France. Le modèle repose sur l’apport perpétuel des actionnaires. Il est impossible d’équilibrer les comptes autrement, à moins d’être exclusivement dans le trading de joueurs.

La Fédération essaie de structurer cette Ligue 3. C’est une très bonne chose, mais les moyens financiers restent faibles. Ce sont 400 000 euros pour remplacer les droits TV, sur un budget global situé entre 7 et 8 millions. Ce n’est pas grand-chose.

Concrètement, quelle est votre ambition pour la saison à venir ?

Mon ambition est d’avoir une véritable équipe, qui s’appuie sur un projet de jeu et une volonté de développer un football de qualité. Il faut se battre pour nos couleurs. Si on a ces qualités-là, je ne peux pas vous prédire le jour ou l’heure, mais les résultats viendront toujours. Je veux aussi prendre du plaisir, voire une équipe qui se dépouille pour le club. Je veux avoir une équipe qui gagne.

Comme beaucoup, vous aviez perdu le plaisir ces derniers temps ?

Bien sûr. Cette année a été un cauchemar en termes de plaisir. J’ai même hésité à arrêter, mais je ne pouvais pas laisser tomber. La saison m’a profondément touché. Je n’ai pas l’habitude d’avoir des échecs. Je suis quelqu’un qui aime bien gagner dans la vie. Je pense qu’on s’est trompés dans le choix des personnes l’an dernier. Cela a été prouvé sur le terrain.

Maintenant, la réussite n’est pas rationnelle. Par contre, on peut être à l’origine de cette fusion entre les joueurs. C’est ce qu’on a essayé de faire. On va encore rencontrer les joueurs pour leur présenter le projet et leur dire ce qu’on attend d’eux. Ce projet, c’est l’amour du club, même si c’est éphémère.

En ce qui vous concerne, l’hypothèse d’une vente du club est-elle sur la table ?

La vente d’une entreprise est quelque chose de normal. Même si le club m’appartient financièrement, il appartient aussi à tous les Amiénois. Jamais je ne laisserai quelqu’un venir et transformer ce club en bazar. Je suis très exigeant sur le profil des repreneurs. Et pourtant, j’ai eu des propositions très fortes, mais j’ai toujours refusé. Peut-être à tort. Je veux vraiment que le repreneur ait cet état d’esprit amiénois. Je n’ai pas de date. C’est l’occasion qui fera le larron.

Propos recueillis par Romain PECHON

Crédits photo : Dave Winter/FEP/Icon Sport

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